Pulp aux champs

En formation, ce matin, l’intervenant Gilles Moreau évoque les PULP (Petites Unités de Lecture Publique). Cela me fait immédiatement penser à mes propres réflexions d’octobre 2009 sur la question de minis bibliothèques urbaines, économiques, connectées, en réseau, lieux de rencontres et de « lien social » au plus près des trajets et des carrefours actuels de la population (centres commerciaux, gares, etc.)

Transposées dans la réalité des BDP, particulièrement de départements très ruraux, ces PULP seraient un outil possible pour réintroduire la bibliothèque, ou plutôt la nouvelle « entité socioculturelle qui n’a pas encore de nom », auprès des populations rurales de culture urbaine qui peuplent les lotissements. Quoique l’on pense de cette urbanisation, il y a là un vivier de publics possibles pour une offre culturelle de proximité. A condition que cette offre leur ressemble, et c’est peu dire qu’ils ne se reconnaissent pas dans les points-lectures ou petites bibliothèques rurales tenus par des bénévoles, pourtant souvent motivés et méritants, mais définitivement rattachés à une histoire locale que ces ex-urbains ignorent ou refusent de connaitre.

Si la « bibliothèque » n’est plus un des lieux où se créé le fameux lien social (relations-transmissions-créations), mais au contraire apparait comme un bastion d’une époque révolue, on peut se poser la question de sa légitimité et donc du risque de sa disparition. À l’inverse, en misant sur les besoins actuels d’une population nouvelle (rapidité de la disponibilité des documents ou des informations, possibilité de réaliser des recherches personnelles ou d’emploi, conseils, animations, valorisation de la créativité, accueil des petits, stationnement facile, etc…) ces lieux pourraient  créer les conditions d’une transmission de la mémoire locale par la rencontre des générations et des origines (locale ou exogène). Mais aussi être les espaces d’une refondation d’une certaine forme de citoyenneté locale dans un lieu qui n’est pas nécessairement le coeur de village.

Ce qui pose la question de la forme physique que pourraient prendre ces néo-pulp…

(à suivre)

Labo photo

L’intérêt d’avoir un appareil photo capable d’enregistrer en format RAW (brut de capteur, sans traitement interne comme pour le jpeg) est de pouvoir développer ses photos comme à l’époque des labos mystérieux sous les combles… Évidemment l’ordinateur remplace le labo et les logiciels de traitement RAW les agrandisseurs, les filtres et la chimie…

Et l’on s’aperçoit que l’on peut passer des heures sur une photo. Que l’appareil peut en prendre sept à la seconde. Un extrait d’éternité. Le petit goût de l’infini.

Quelques exemples sur cette vue banalissime des berges de la Seine depuis le pont des Arts.

Image originale

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Quelques développements

 

L’ensemble des photos parisiennes (jouer le touriste à Paris) sur mon album Picasaweb

Ecrire, mais sur quoi ?

Je ne parlerai pas ici du sujet (écrire quoi ?) mais du support (SUR quoi ?).

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Les auteurs ont toujours choisi les supports d’écriture de leur époque, c’est une évidence. Sans remonter aux tablettes d’argile, de la machine à écrire au traitement de texte sur ordinateur la transition a été assez douce. L’outil était moins contraignant : pas de feuilles carbones, correction immédiate, frappe sans fatigue, multiplicité des versions possibles,…

Mais la logique, le workflow pourrait-on dire, était le même : l’auteur planifie son texte, rédige, assemble, corrige et finalement établi une version finale. Qu’il imprime ou transmet par email à ses amis, son éditeur, son imprimeur… Le livre ne se conçoit que sous la forme du volume.

Un autre choix sera la diffusion directe sur Internet. Du producteur au consommateur. Ou en se professionnalisant : du producteur à l’éditeur en ligne.

Nous restons dans l’idée d’une œuvre finie, achevée.

Ou alors, on pense qu’une œuvre par nature n’est jamais achevée. Qu’elle se construit, se déconstruit, s’enrichit, se dépouille, comme une nature vivante. Que le sens du texte peut résider aussi dans ces mouvements. Strate narrative supplémentaire qui se dégage de l’archéologie de ses versions. Écritures plurielles à plusieurs auteurs. Invitation de collaborations. Beaucoup de possibilités à imaginer puisque les outils sont maintenant disponibles pour tous en ligne. Un simple blog peut faire l’affaire.

Pour l’auteur, le changement d’outil est plus conséquent. En renvoyant dans l’antiquité informatique le bon vieux traitement de texte, simple descendant de la Remington, il peut intègrer dans sa pratique le flux de données. Se brancher sur le contemporain. Avec les interrogations afférentes : comment monnayer la pénurie lorsque l’abondance est la norme ?

 

Mobile bib

Heureux possesseur d’un « smartphone »* depuis peu (vous savez ces téléphones qui ne servent plus vraiment à téléphoner), je découvre un monde nouveau ou plutôt un Internet nouveau. Où les bibliothèques semblent bien mal présentes.

Je pense en particulier à l’accessibilité des portails et des OPAC depuis ces terminaux à petits écrans.

Je ne ferai pas un panorama des différents OPAC, non seulement parce qu’ils sont trop nombreux (logiciels, versions, interfacés avec des portails ou non) mais un rapide balayage permet de remarquer certaines constantes :

- l’affichage est souvent illisible à cause de polices fixes trop petites

- les liens sont parfois dans des boutons microscopiques ou trop rapprochés qui obligent à zoomer pour être sélectionnable avec le doigt

- les pages demandent souvent de scroller (déplacer les ascenseurs) en permanence pour accéder aux différents champs de recherche ou parfois pour trouver tout simplement le bouton de recherche

- l’affichage des réponses chez certains s’étale en largeur empêchant toute lecture immédiate de l’ensemble notice + données de l’exemplaire, même en mettant l’écran dans le sens paysage

- les portails (Archimed, Drupal,…) ne semblent pas mieux lotis

Il faut remarquer que certains comme Vubis, à Neuilly ou à Troyes, Pergame-AFI à Yerres ou encore Koha à Miramas s’en sortent avec les honneurs : champs accessibles, réponses compactes.

Mais la vrai question est : existe-t-il des OPAC ayant une version pour mobile ? (option que proposent de nombreux sites)

Je n’en ai pas vu.

Alors que l’accès Internet depuis les « téléphones » mobiles explose, particulièrement chez les jeunes, comment pouvons-nous demeurer aussi peu attractif ?

En écho : Marc Maisonneuve, Des bibliothèques 2.0

* pour information, il s’agit d’un HTC Hero sous Android 1.5

Fast book

L’implantation de bibliothèques au plus près de la population, que ce soit en centre ville ou en périphérie urbaine, se heurte fréquemment à la question des coûts et de la place disponible. Créer une bibliothèque est un investissement lourd. L’établissement occupe inévitablement une surface importante, ce ne serait que pour stocker tous les ouvrages, recevoir le public, permettre le travail interne. Espaces auxquels il faut ajouter, dans le meilleurs des cas, ceux consacrés aux animations (heure du conte, coin lecture, auditorium, etc.) ou à la consultation sur place.

En centre ville ces mètres carrés sont souvent indisponibles ou à des prix prohibitifs. En plus de l’investissement, les coûts de fonctionnement sont importants : prêter, ranger, stocker des supports physiques, mais aussi les traiter en terme de bibliothéconomie, suppose un personnel relativement nombreux (et jamais assez dans les faits).

Le numérique permettrait de changer totalement la problématique. A côté, en complément, des bibliothèques traditionnelles, pourraient se créer des micro-bibliothèques sans aucun supports physiques. Le public y recevrait, contre caution ou en location, une tablette de lecture (lecteur e-book ou autre) permettant aussi le stockage de fichiers qu’il rechargerait à des bornes en livres, périodiques, disques ou vidéos de son choix. Une sorte de fast food culturel, qui pourrait tenir dans quelques dizaines de mètres carrés, comme n’importe quelle boutique de centre ville, de galerie commerciale ou de faubourg. Évidemment il ne s’agirait pas réellement de bibliothèques ou médiathèques mais de points d’accès rapides à installer, économiques (on peut même envisager une industrialisation du modèle à l’instar des boutiques franchisées de grandes marques) et accessibles. Une ou deux personnes pourraient suffire pour le fonctionnement.

A la fois porte d’entrée et point-relais de la bibliothèque centrale, reliée informatiquement avec celle-ci, comme un terminal sur un réseau.

Rien n’empêcherait que s’y tienne de petites animations comme : rencontres avec un auteur, présentation de textes, de musiques ou de films. On peut imaginer aussi qu’elle serve de relais pour les réservations d’ouvrages en provenance de la centrale.

La dématérialisation peut aussi être un outil de développement de la culture et des bibliothèques : en permettant de s’approcher au plus près de la population (zones commerciales de centre ville ou de périphérie, lotissements, banlieues), en étant « techno-compatible » avec la culture des populations jeunes et/ou urbaines, en divisant les coûts d’investissement et de fonctionnement sur la création de nouvelles structures, en offrant constamment les nouveautés en tout point.

Le modèle suédois (3)

Pour finir sur le modèle Ikea et clôturer presque deux mois de réflexions intenses ;)

Nos bibliothèques sont conçues comme des magasins avec des rayonnages. Hormis une architecture habituellement plus ostensible, le concept est celui d’un supermarché : linéaires austères, caisses, points d’informations, libre service. L’environnement est plus soigné, sans clinquant commercial, les allées plus étroites sans doute par économie de place et absence de caddies. Les sections jeunesse et multimédia font parfois exception, du moins sur la frange : coin pour les petits, heure du conte, auditorium, etc…

Mais difficile de se sentir « chez soi » dans ces environnements neutres et fonctionnels (il n’y a pas là de critique esthétique). Ce qu’offre Ikea, c’est de faire comme « à la maison », mais une maison 100% Ikea où l’on est à la fois invité et rassuré, puisque chaque objet est familier. Intimité et curiosité. Proximité et désirs. L’appartement virtuel et pourtant crédible du magasin Ikea est une machine d’assimilation et de proposition. Les rayonnages sont à l’étage inférieur, invisibles au premier abord.

Transposé aux bibliothèques, se pourrait être un espace de vie, tout à la fois public et quasi-privé, lieu de rencontre mais aussi de solitude pour qui le souhaite. Je ne proposerai pas ici de modèle d’architecture intérieure ou de décoration, l’important tient dans la capacité à accueillir et retenir. Et pour retenir il faut offrir ce que le public a peu ou pas à la maison : un environnement dédié au plaisir, aux sens, à l’intelligence, au partage. Là est le coeur et la raison d’être d’une bibliothèque. Que les livres, disques, DVD, Blu-ray… sagement (bien) rangés ne soient pas loin, mais à la périphérie, comme les rayons autour du soleil. Vous voyez l’image. Les rayonnages en rayon. Si possible pas trop haut, pas trop pleins. Là encore, s’inspirer des librairies, même des Fnac ou Megastore, autrement plus conviviales que les bibliothèques. Et plus loin, ou plus bas comme chez Ikea, un espace de stockage fonctionnaliste, industriel.

Cet espace central, ou plutôt ces espaces si l’on imagine un fractionnement comme autant de pièces intimes, chacune avec son atmosphère, n’aurait pas vocation à être une démonstration de style ou de design, mais des lieux habités, vivants ou puisse naitre des codes ou des rites. Supports d’écriture,  de conseils de lecture ou de films, ateliers d’artistes, ateliers d’écriture, studios de musique, points d’information et de rencontres avec des experts, conférences, projections…Pourquoi pas des espaces vierges, vides, laissés à la libre disposition de petits groupes pour les meubler, les décorer, s’y montrer.

Et des jouets pour les plus petits, et des consoles de jeux vidéos pour plus grands.

Et bien entendu le boire, le manger et le Net. Accessible partout, fusionné avec les services d’information, irriguant les tablettes de lecture disponibles, les smartphones des usagers,  la diffusion musicale, les moniteurs vidéos.

Une bibliothèque du temps présent, avec une nouvelle mission.  Permettre les conditions de développement de réseaux sociaux IRL (dans la vraie vie). Et le modèle pourrait être Facebook.

PS : Quelques idées empruntées à la fantastique bibliothèque de Delft

Le modèle suédois (2)

On a vu dans la première partie que la prise en compte du public était une composante majeure du succès de la chaine suédoise. Le client est acteur, on lui enseigne que c’est lui, par sa participation aux charges (manutention, transport, information), qui permet de maintenir des prix bas. Le client est au centre de la communication, au centre du magasin. Vraie ou fausse, la communication fonctionne car elle semble sincère, logique et efficace. Transparente en un mot, comme l’eau des fjords ou l’aquavit. Et tout concours à rappeler cette simplicité sans malice venue du Nord. Couleurs primaires, design dépouillé, noms suédois et même panneaux géants présentant certains aspects de la culture scandinave.

Culture, le mot est posé. IKEA est une référence culturelle autant, sinon plus, qu’un marchand de meuble. Au même titre qu’une bibliothèque et peut-être même davantage. Comme un lieu de découverte et de partage culturel, que l’on pourrait acquérir. Mettre dans un chariot, emporter chez soi, déballer, assembler en suivant le célèbre guide de montage qui est sans doute la bande dessinée la plus diffusée au monde.

On pourrait s’étonner que la vente de livres, de disques, de dvd ne fasse partie du panel des objets vendus. Sans doute à cause de la faible visibilité de la scène culturelle scandinave en dehors de ses frontières et notamment en France, sauf quelques exceptions ponctuelles. Il semblerait que les magasins IKEA suédois couvrent beaucoup plus de domaines. Mais ce serait cohérent, lorsque IKEA vend de l’alimentation suédoise ce n’est pas pour augmenter son chiffre d’affaire, c’est pour aller au bout de sa logique. La culture comme une identité commerciale.

Nos bibliothèques se posent naturellement comme des antithèses de ce modèle : à la fois ontologiquement « culturelles » et non commerciales. Double handicap au sein d’une société où, majoritairement, le modèle marchand est reconnu comme un étalon d’efficience, un vecteur incontestable de mixité sociale et où le « culturel » est plus ressenti comme un instrument de clivages sociaux (les cultures plurielles) que de consensus structurant comme peuvent l’être les enseignes Darty, Carrefour ou Décathlon. La culture dominante n’est pas dans les bibliothèques, il faut s’y résigner. Ou pas, si l’on imagine la possibilité de l’y faire entrer, non pas insidieusement comme ont servi parfois, du moins dans un premier temps, les disques, les vidéos puis les accès Internet, mais ouvertement, et avec sincérité, à la manière du modèle suédois.

Le modèle suédois (1)

Au début il y a le concept IKEA. Non, pas le « design démocratique », ni le kit en cartons plats, l’autre concept. Celui du magasin-showrom-entrepôt-restaurant. Depuis toujours l’enseigne suédoise fidélise et accroit sa présence, dans le monde entier, via ses magasins. Et à l’heure d’Internet, ne pratique la VPC qu’avec parcimonie et sans faire d’effort sur le coût des livraisons.

Le magasin IKEA est un temple et le fidèle doit s’y rendre. Il s’y rend avec plaisir habituellement, s’en fait même une fête, l’occasion d’une sortie familiale. Et rarement gratuite. On ne sort pas du magasin IKEA les mains vides. C’est inconcevable. Mais avec la joie, presque la fierté, d’avoir trouvé le « truc » nouveau, l’objet que l’on cherchait, le meuble indispensable. (Les voitures sont souvent trop petites pour les fidèles IKEA).

Quel rapport avec les bibliothèques ? Aucun, souvent. Et c’est justement le souci. Pour caricaturer on dirait que le magasin IKEA est une non-architecture pleine de vie, la bibliothèque souvent une sur-architecture pleine de vide. Car ce n’est pas le contenu qui fait le plein, c’est l’organisation du contenu qui rempli le vide.

Un magasin IKEA n’est pas un magasin de meuble ou de décoration, c’est un parcours initiatique qui doit transformer le visiteur en fidèle. Et procurer au fidèle une expérience renouvelée, à la fois familière et surprenante. Rien de moins.

En quelques mots, déroulons ce parcours : On entre au premier niveau, qui n’est pas forcément le rez-de-chaussée : immédiatement après l’entrée, le Smaland, l’espace des enfants avec animateurs qualifiés, gratuit, sécurisé. On monte tout de suite au niveau haut. C’est là le coeur du magasin : un immense plateau mais qui n’apparait jamais dans sa totalité puisque divisé en autant d’univers correspondant aux différentes pièces de la maisons, ou familles de meubles. Dans chacun des univers un espace d’exposition de meubles assez traditionnel bordé par des mises en situation avec de véritables pièces totalement reconstituées et décorées. Chacune développant une ambiance différente et illustrant le potentiel créatif du mobilier. Les univers sont reliés par un chemin balisé qui serpente de façon à optimiser la zone de curiosité du visiteur tout en évitant l’ennui des allées droites. A la sortie de ce labyrinthe où l’on ne peut se perdre, le restaurant suédois, un self spacieux et lumineux et la descente vers le niveau inférieur : un immense libre service d’objets de maison, vaisselles, luminaires, tissus, etc. suivi du dépôt de meubles où le client se sert directement sur les rayonnages en fameux paquets plats. Enfin, on parvient aux caisses et derrière, pour finir, une épicerie suédoise et une cafétéria.

Pour résumer : on découvre, on touche, on note avec son petit crayon de bois offert, on s’inspire, on planifie avec les ordinateurs mis à disposition, puis on fait son choix, on se sert, on se fait plaisir. Le chariot se remplit. D’abord la découverte puis la satisfaction. Mais aussi prendre le temps de manger, boire un verre, laisser jouer les enfants. Oublier le temps.

J’essaierai de cerner dans une seconde partie, en quoi ce modèle extrêmement élaboré pourrait inspirer les bibliothèques pour les rendre aussi attractives qu’un magasin IKEA. Ce qui est toujours plus difficile lorsqu’il n’y a rien à vendre.

Le salaire du créateur

Le projet de loi Hadopi aura peut-être pour seul mérite, voire pour seul effet, de remettre sur le devant de la scène la question de la « nécessaire rémunération des artistes ». Posé comme ça, c’est à dire comme un menhir dans une lande bretonne, ça semble une évidence éternelle qu’un artiste doit être rémunéré. Derrière le préchi-précha que tout le monde a le droit de vivre de son travail, on en arrive à considérer la création artistique comme un « travail » et c’est là que le bat blesse comme on dit.

Je ne suis pas du tout spécialiste de la question du droit d’auteur, mais il me semble que le droit patrimonial n’a jamais signifié que l’art était une marchandise comme les autres, quoiqu’en ai pensé Warhol (mais est-ce si sûr ?). Il me semble normal que, lorsqu’une exploitation commerciale est faite du travail d’un artiste, celui-ci ai le droit de percevoir une somme d’argent qui pourra être forfaitaire ou/et un pourcentage sur le produit de la vente. Le créateur ou l’interprète est rétribué dans ce cas, c’est légitime, et on pourra s’étonner qu’il le soit si peu, en pourcentage sur le prix total du produit, alors qu’il en est lui même la valeur intrinsèque. Vous achèteriez un CD d’Universal ? non, vous achetez un CD de Thomas Dutronc ou de Yves Simon. Universal on s’en fout. Le disque serait auto-produit, pour nous, le client, ce serait la même chose. Sauf qu’il serait sans doute moins cher et qu’il rapporterait davantage à son auteur.
Mais là n’est pas la question. J’achète un CD (ou un DVD) : c’est à la fois un objet (parfois esthétique, informatif, valorisant), une technologie (j’achète une qualité sonore irréprochable, du moins en théorie) et un contenu. Mais il faudrait distinguer : si j’achète bien un objet CD, je ne fait que bénéficier (ou pas) d’une technologie et je n’ai aucune possession sur le contenu. En fait, je ne paie pas le contenu. Je paie pour l’obtenir c’est tout. La preuve en est, que j’ai parfaitement le droit de le faire entendre à toutes les personnes présentes chez moi (il n’y a que l’exécution publique qui donne lieu à l’intérêt de la SACEM), que je peux le prêter à qui je veux, le revendre, le donner, etc. et que je peux l’écouter autant de fois que je veux. Ce n’est pas l’auteur qui me donne ces droits là, c’est juste la possession de l’objet CD.

Je plains les producteurs et techniciens de disques : le système qui génère pour une bonne part leurs revenus, qui a été mis en place et jamais révisé par les maisons de disques, repose sur le commerce d’un objet. Supprimez l’objet, il n’y a plus de revenus directs. Cela a fait la fortune des maisons de disques (les « majors ») et cela fera la paupérisation et peut-être la disparition, sous leur forme actuelle, des métiers de la musique. Les compagnies, pour leur part, réviseront leur « business plan » et trouveront d’autres débouchés, quitte à réduire beaucoup la voilure. Mais ce sont les bénéfices qui comptent, peu importe le chiffre d’affaire.

Si je télécharge le même album sur Internet, j’ai le choix entre un téléchargement dit légal, donc payant et cher (pratiquement le même prix que le bon vieux CD que je reçois le lendemain en commandant par un disquaire en ligne) et le téléchargement dit illégal, donc gratuit. Pendant quelques temps les fichiers téléchargés légalement avaient la particularité d’être bridés de plein de manières diverses et variées, mais avec la généralisation du format MP3 et l’abandon des DRM ils sont devenus aussi utilisables, et parfois meilleurs techniquement, que les fichiers illégaux. Un vrai progrès, en somme. Sauf que les fichiers légaux sont condamnés à se retrouver sur les serveurs illégaux… et la boucle est bouclée. Le problème de la musique dématérialisée est insoluble.
Ce qui explique aussi que la seule réponse qu’ait trouvé le gouvernement soit une usine à gaz juridique et technique qui débouche inévitablement sur une utopie de filtrage intégral du net français. Et qui ne rapportera rien de plus au créateurs, donc de moins en moins, en suivant la même pente que celle de la vente de CD.

Si on repose le problème de façon plus provocatrice : les artistes ne sont pas des salariés ni des artisans, s’ils vivent de leur création c’est un privilège rare mais rien ne semble justifier qu’il faille payer à priori pour pouvoir les entendre, les lire ou les voir. Eux-même ne devraient pas le souhaiter mais plutôt désirer que leur création soit le plus largement accessible, librement, à tous. Internet permet cela, tout comme les bibliothèques. Que l’on paie pour les voir en concert, pour obtenir des mises en support ou en valeur de leur création, des produits dérivés…, évidemment. C’est aussi une manière pour leur public de soutenir leur travail et il en a toujours été ainsi.

Le vrai danger c’est la destruction du tissu professionnel qui permet aux artistes de réaliser leurs oeuvres. Et c’est pourquoi la licence globale est bonne. Quelle autre dispositif permettrait de continuer à irriguer la profession de façon régulière et responsable ? Tout comme la taxe sur la copie apposée aux support de stockage, qui sans autoriser la copie hors du cercle de famille, permet d’en compenser la pratique, la licence globale ne légaliserait pas la contrefaçon lucrative mais dépénaliserait la copie personnelle donc le P2P.

J’en suis là dans mes réflexions…

Du copiste au pirate

Le projet de loi « Création et Internet », dit Hadopi pour les initiés, agite vigoureusement le cortex cérébral du net français et peu à peu pénètre dans des régions plus retirées comme la presse écrite. On distingue même quelques frémissements d’intérêt dans les médias audiovisuels, c’est dire. Pourtant il y a là tous les ingrédients d’une bonne dramaturgie.

Alors que les partisans du projet gouvernemental se voient qualifiés de copistes (en référence à l’opposition que livrèrent ces moines au développement de l’imprimerie), les copieurs de fichiers musicaux ou filmiques sont eux habituellement désignés sous le terme de pirates.

On voit que la simplification fonctionne à plein et des deux côtés. Les anciens contre les modernes. Les bons citoyens contre les délinquants. Il faut choisir son camp, et vite, car le navire culturel sombre. Sombre-t-il, d’ailleurs ? Là encore les avis divergent et les artistes eux-mêmes ne semblent pas tous d’accord.

S’il y a une vraie piraterie dans tout cela, elle serait plutôt dans cette guerre ouverte que se livrent deux conceptions de la culture. Les boulets rouges ne craignent pas de percer sous la ligne de flottaison : désinformation, chiffres douteux, experts et contre experts, sondages commandités, informations parcellaires, juges et parties, hauts cris de tous côtés… Chaque vaisseau a sa stratégie, ses alliances et ses armes. Mais la carte du conflit est assez embrouillée.

Sortons le gros marker rouge pour tracer une ligne de démarcation parmi cette flottille très énervée. A ma droite, bien entendu, les tenants d’un retour à l’ordre et à la justice (et accessoirement à une économie saine et profitable) : deux navires amiraux, l’industrie culturelle qui s’estime spoliée et le gouvernement qui estime nécessaire de restaurer un état de droit, de défendre des emplois et de protéger les conditions de vie des artistes. A cela il faut ajouter quantité d’embarcations aux puissances de feu variées : les sociétés de gestion des droits d’auteurs qui s’estiment à la fois spoliées et responsable des conditions de vie de ces mêmes artistes, quelques uns de ces mêmes artistes qui vivent de leurs droits, etc…
A ma gauche, les tenants d’un accès sans limite à la culture, : 35% des français, selon un sondage, copient illégalement donc on peut penser qu’ils y sont favorables, des associations de défense du consommateur, la majorité des internautes actifs de type web 2.0, les partis de gauche et même du centre, la quasi totalité des moins de 30 ans, les enfants (oui les enfants ne comprennent absolument pas pourquoi ils ne peuvent pas regarder le dernier Disney pas encore en DVD alors qu’il suffit de le télécharger sur Internet comme la copine, et essayez donc d’expliquer la règle des dates de sortie, le droit d’auteur, etc… dans ces circonstances). A la périphérie de ce front, tantôt tirant quelques salves depuis les brumes lointaines, tantôt plaçant des torpilles sous les quilles de la flotte de tribord mais envoyant des émissaires par prudence : les FAI qui ont beaucoup à perdre ou plutôt à dépenser dans cette affaire. Puisqu’en définitive ils seront chargés du sale boulot. Surveiller, filtrer, dénoncer, couper. Leurs clients.

Au jeu de la schizophrénie qui va gagner ?

Les FAI devant dénoncer leurs clients.

Le gouvernement devant mécontenter ses électeurs.

Les industriels de la culture faisant payer au prix fort la continuité d’un modèle économique basé sur la vente de CD ou DVD alors qu’aucun jeune de moins de 25 ans n’en achète plus tellement c’est incommode et dépassé.

Les artistes… du moins certains artistes qui considèrent leurs fans comme des criminels.

Personne ne sortira indemne de cette bataille, ni la population qui se verra imposer toutes sortes de contraintes pour justifier de son innocence, ni les industriels qui verront leur chiffre d’affaire continuer une chute inexorable, ni les FAi qui apparaitront comme des intermédiaire du pouvoir et devront avancer les coûts d’investissements dont ils ne seront jamais remboursés, ni les cellules pensantes du Ministère de la Culture qui font chaque jour la démonstration d’un amateurisme ahurissant (on contrôle les ordinateurs, et aussi les box, et le wifi, euh… c’est pas suffisant, alors les disques durs, demain quoi d’autre ?)…

Ah, si ! Un seul sortira totalement indemne de toute cette bataille. Le pirate, le vrai. Celui qui accède aux réseaux les plus fermés, celui qui connait toutes les astuces pour tromper les mouchards, celui qui va faire accuser à sa place son voisin de palier en lui usurpant son identité. Et ils vont prospérer les pirates. Toujours plus nombreux. Et méritant enfin leur nom.